Jean TINGUELY et Niki de SAINT PHALLE furent deux artistes parmi les plus connus des années soixante et soixante-dix. Une œuvre commune représentative est le « Cyclope » de Milly-la-forêt : Sculpture animée à échelle monumentale, elle se constitua de 1969 à 1991. Œuvre complexe, elle procède des principes de quatre mouvements artistiques distincts : Dada, Nouveaux Réalistes, Art Cinétique, Art Brut.
Biographies croisées :
Jean TINGUELY est né en 1925 à Fribourg en Suisse. C’est un enfant rêveur qui construit dans les bois des sculptures sonores composées de roues mues par l’eau, composant un parcours cinétique et sonore dans la nature…
La guerre le marque, il a alors 15 ans. Il fréquente des réfugiés politiques communistes et anarchistes. Après une brève expérience d’étalagiste, Il fait des études d’arts appliqués à Bâle de 41 à 45. Il y découvre l’œuvre de Paul KLEE, Wassili KANDINSKY et le BAUHAUS. Sa personnalité est très indépendante et anticonformiste.
Niki de SAINT PHALLE est née en 1930. Comme TINGUELY, son enfance est agitée, et elle entame une vie de mannequin très jeune pour Vogue, Elle et Life. Ils se marieront en 1971.
L’un comme l’autre ont un 1ère exposition spectaculaire : TINGUELY expose les « Métamatics », machines à dessiner, que le public actionne en y fixant lui-même un crayon de couleur. Niki de SAINT PHALLE présente « les Tirs », des tubes de couleurs fixés sur une planche percés aléatoirement par les tirs à la carabine de spectateurs…
Ces approches étaient provocatrices, pour combattre un académisme toujours renaissant, comme celles de Marcel DUCHAMP présentant des objets industriels, les Ready Mades, dans les musées, le mouvement DADA , ou encore l’Art Brut prôné par Jean DUBUFFET.
TINGUELY et le groupe des NOUVEAUX REALISTES s’oppose aux les abstraits de l’après guerre, en utilisant des objets du quotidien et il s’inscrit aussi dans la mouvance de l’ Art Cinétique, mettant en scène le mouvement dans l’espace.
Le Cyclope de Milly-la-forêt :
C’est une sculpture monumentale de 22.5 m de haut pesant 350 tonnes qui figure un monstre sortant de terre, inspiré des Cyclopes, géants forgerons de la mythologie grecque dotés d’un seul œil.
Le Cyclope est le fruit d’une collaboration intense avec Nikki de St Phalle. La mécanique formant l’ossature est typique de Jean TINGUELY : composée de bric et de broc avec des éléments mécaniques récupérés, elle est animée de différents mouvements, comme celui de l’œil unique… Des sculptures complémentaires s’y glissent, de CESAR, Daniel SPOERRY, Jean-Pierre RAYNAUD, Jésus SOTTO et d’autres, tous amis de Tinguely …
L’enveloppe de la sculpture, mosaïque de miroirs étincelants est l’œuvre de Niki de SAINT PHALLE. Le Cyclope décline à merveille l’opposition entre les lignes brisées de l’ossature et la douceur des courbes de la peau … La couleur sombre de la partie métallique et la clarté du jour reflétée par les miroirs se valorisent mutuellement sans se combattre. Un wagon de marchandise hissé à vingt mètres de hauteur apporte une dimension surréaliste à la Dali. Cette apparition fantastique et animée cernée par la forêt est réellement impressionnante…
La visite du « monstre » permet de percevoir ses dimensions ludiques avec les rouages et mécanismes absurdes, fantastiques avec le petit théâtre à la place du cerveau ou « la Chambre de Bonne » de Daniel SPOERRY basculée de 90°, cinétique et sonore avec les tiges métalliques de Jésus Rafaël SOTTO entre lesquelles se glisser déclenche un concert de notes différentes…
Le cheminement conduit sur le toit, où une mince pellicule d’eau reflétant le ciel permet un hommage à Yves KLEIN (fondateur des Nouveaux réalistes) en évoquant son bleu « IKB » -International Klein Blue-…
Quelques dimensions du Cyclope :
Il glorifie et ridiculise tout à la fois le mouvement qui agite frénétiquement le monde moderne. La poésie y est bien présente, par le subtil mélange entre nature et artefact qui y régne…
Cette sculpture est une œuvre d’art totale, sollicitant la vue, l’ouïe, le toucher. C’est une critique de l’idéologie du marketing et de son culte de la nouveauté par l’utilisation de déchets industriels recyclés, démarche d’avant-garde dans les années 70. Sa création collective est à l’inverse de l’image de l’artiste génial et solitaire.
Tout cela explique que Jean TINGUELY ait reçu très vite un écho important auprès du grand public, tant il exprimait dans ses réalisations notre monde moderne et ses contradictions.
Benoît PREDSEIL, octobre 2010.




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